Tous les jours

Parmi les choses à faire, cette note pour penser à mettre à jour ce blog tous les jours. J’aime ces injonctions intenables, quand elles sont rétrospectives. emploi du temps tous les jours

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Une semaine de 2008

J’ai retrouvé ceci dans mes papiers, un décompte de mes heures de travail sur une semaine à peu près moyenne, il y a 9 ans, c’est-à-dire en 2008. Si je me souviens bien, il s’agissait d’avoir des arguments solides à répondre à mes amis qui avaient alors un vrai boulot (beaucoup ont changé de travail et même de mode de vie depuis…), avec des horaires fixes, des vacances quantifiables et une zone de « non-travail » dont la clarté me faisait (et me fait encore) rêver, mais qui surtout m’accusaient en gros de ne rien foutre.

emploi du temps mai 2008

J’étais arrivée à un total de 44h, un score plutôt honorable pour une semaine où je n’avais pas travaillé le lundi en journée et relativement peu le week-end. A vrai dire, je m’attendais à tomber sur plus d’heures tant j’avais l’impression de travailler tout le temps avec ces horaires libres et anarchiques (de nuit, notamment).

Un autre but de l’opération, si je me souviens bien, était de voir ce sur quoi je passais trop de temps. Un genre d’audit personnel et subjectif comme les guides de développement personnel aiment à nous en faire faire – et pourtant personne ne m’avait conseillé de faire ça… C’était une époque où je donnais peu de cours à la fac et beaucoup de cours particuliers, en général très bien payés (ici le mercredi et le samedi matin). Mais je faisais aussi beaucoup de choses bénévoles, notamment pour une association de cinéastes et cinéphiles européens, Nisi Masa, et je m’étais engagée dans un lourd travail éditorial (non payé en tant que tel mais uniquement en forfait d’auteur…) en prenant en charge tout le secteur « Photographie » du Dictionnaire des créatrices qu’envisageaient de publier les éditions des Femmes (qui le publieront en effet, après maints rebondissements, en 2013).

Je me souviens que ce type d’exercice avait fait ressortir le nombre d’heures passées à faire des mails – répondre aux étudiants, développer des projets, envoyer des textes, etc – mais, ça, déjà, même en 2008, tout le monde en était bien conscient. Il avait fait ressortir aussi, dans mon cas, le nombre d’heures passées sur ces deux projets par rapport à mon travail « principal », c’est-à-dire la recherche, à l’époque la thèse, travail effectué alors surtout en bibliothèque. Une des conséquences avait été – indirectement sans doute, mais tout de même… – mon retrait de Nisi Masa (j’étais allée au bout du gros projet un peu expérimental que je portais, Rush Up, qui consistait à échanger les cassettes DV de gens qui ne se connaissaient pas et donc monter un film à partir de rushs qui n’étaient pas à nous (par exemple ceci), et aussi le fait d’être allée au bout de la démarche pour le Dictionnaire des créatrices et surtout d’avoir réussi à me faire payer !

En fait, je n’ai jamais eu l’occasion de sortir cette fiche à mes amis. Bizarrement, sans qu’on n’en ait jamais parlé, ils ne m’ont plus jamais asticotée sur mon temps de travail.

Horaires décalés

Ce week-end, on était par intermittence à une fête sur trois jours, dans un champ avec des vaches, des tentes et un gros sound system. Vendredi, on a commencé à danser peut-être un peu trop tôt, vers 23h, surtout pour se réchauffer. Et dimanche, quand on est repassés, avec des enfants cette fois, certains se réveillaient à 17h, d’autres dansaient encore comme s’il était 3 heures du matin.

J’ai toujours aimé ces moments où les gens sont décalés pour une simple question d’horaires. J’avais été marquée, il y a quelques années, par une soirée bruxelloise au Beurs – plutôt hype et centré artistique on va dire – où tous nos potes étaient super embêtés pour une amie – qu’on connaissait peu – qui était complètement bourrée à 22h et avait fini par vomir devant la salle, sur le trottoir vers 23h. Le problème n’était pas d’avoir trop bu – on est à Bruxelles… –, mais d’avoir trop bu avant tout le monde. Ce qui semblerait complètement acceptable à 4h du mat ne l’est pas du tout à 23h et visiblement, ce petit décalage l’avait bien grillée professionnellement…

Je me souviens aussi des « thés dansants Madonna » au Tango, boîte gay de la rue au Maire à Paris. C’était le dimanche après midi et la boîte fermait à minuit, comme ça, tout le monde était en forme le lundi matin… J’aimais beaucoup l’idée. Maintenant que nos potes et nous, on a des enfants, on fait un peu pareil : on se donne rendez-vous pour faire des trucs le dimanche matin (le dimanche matin !), et il nous arrive même de nous bourrer (discrètement) la gueule aux picnics quand le soleil tape un peu trop fort…

Et, en guise d’illustration du concept de la fête matinale, ce portrait d' »Alek couvert de Soums » à une fête matinale d’après mariage, « chaïkhana Grand, rue Parta Zavod à Ferghana« . Ca a l’air chouette.

fete matinale dapres mariage

emploi du temps vs. emploi de l’espace

Dans le livre d’entretien avec Roger-Michel Allemand qu’il a publié chez Argol en 2009, Michel Butor disait, s’en référant à sa propre expérience:

Disons que l’oeuvre, l’art, dans mon cas l’écriture, c’est ce qu’il y a de plus intense dans la vie, intensité qui peut aller jusqu’à la douleur; mais c’est aussi quelque chose qui vous sépare de la vie courante, qui vous isole. C’est un travail considérable qui exige beaucoup de temps et d’énergie. Un professeur consciencieux devrait consacrer tout son temps, toute son énergie, à son enseignement. C’est ce que faisaient admirablement presque tous mes collègues. Comment parvenir à ajouter à ce temps déjà plein l’équivalent d’une autre existence? Pour toute administration, on est suspect. On vit dans un écartèlement. Pendant longtemps, j’ai eu deux logis: l’un à Nice avec ma famille et les brouillons, l’autre à Genève avec mes obligations professionnelle. L’avion ou le train entre es deux jouait le rôle d’un sas, me permettant d’endosser mon nouveau costume, de reprendre une autre respiration.

Sera peut-être

Cet horoscope concerne les natifs du Gémeaux: il a été publié en 1938 dans Marie-Claire, le premier magazine féminin français de masse. A l’époque, on faisait porter l’horoscope sur une quinzaine de jours, comme ça on savait quel jour se marier, le 31 mai (c’est demain!), quel jour apprendre des vers par coeur ou quel jour éviter absolument des jeux de hasard… horoscope 1938

J’aime les horoscopes périmés, qu’ils soient de la veille, de l’année précédente ou d’il y a 70 ans. Sans doute que j’aime le futur dans le passé, la possibilité qui nous est donnée pour une fois de vérifier.

Maître des horloges

Eli Lotar

Ce beau photomontage d’Eli Lotar vu à l’exposition du Jeu de Paume. Image qui évoque une expression souvent entendue ces derniers temps, celle de « maître des horloges ». S’agit-il de chronométrer une course autour d’un cloître? D’un hôpital ou d’une prison? De se faire une fois de plus évaluer?

Un modèle du genre

Découvert aujourd’hui, le bel échafaudage temporel de Benjamin Franklin, parmi d’autres « daily routines » d’écrivains plus ou moins célèbres.

Comme j’aime les systèmes philosophiques caricaturalement bien équilibrés (Platon, Hegel, …), j’aime ces beaux agencements de principe.

benfranklindaily

 

Le temps de lire

« Le temps de lire » : cette expression qui sonne comme un slogan m’est toujours douloureuse. En effet, je suis quelqu’un qui lit beaucoup, c’est-à-dire une personne qui passe beaucoup de temps à lire, parce que je lis pour mon travail (des livres de littérature, ancienne et contemporaine, mais surtout beaucoup de livres de critiques, et d’articles écrits par des collègues sur des sujets que je connais, des travaux d’étudiants, etc.), mais je lis aussi « pour moi », des choses qui n’ont rien à voir avec mon travail (dernièrement, un roman féministe indien, et des catalogues d’expositions, celui de l’exposition Lagaffe et celui d’une expo d’art contemporain sur Bruxelles, BXL Universel, mais ces deux derniers livres deviendront peut-être « pour le travail » bientôt, alors que je les ai achetés justement pour avoir près de moi des livres seulement « pour le plaisir ».

Y a-t-il quelque chose comme une malédiction qui fait systématiquement passer le « plaisir » du côté du « travail » ?

Emplois du temps en vacances

Ce mois-ci sort le (gros et beau) livre collectif que j’ai co-dirigé L’Ecrivain vu par la photographie. Dans le texte de Magali Nachtergael, qui porte sur l’écrivain en vacances et notamment sur la plage, on trouve deux beaux exemples d’emplois du temps strictement décrits, avec des visées et des fondements idéologiques pourtant diamétralement opposés:

Ce n’est que bien des années plus tard, dans son Roland Barthes par Roland Barthes, que le mythologue se livre avec humour à une parodie de « L’écrivain en vacances » dans son fragment « Emploi du temps ». Si l’on peut croire à un revirement de Barthes, qui concède ce morceau trivial à l’exercice imposé par la série « Écrivains de toujours », le texte de Barthes fait résonner un palimpseste inattendu. En effet, parmi les quelques femmes écrivains présentes dans la série du Figaro, Dominique Rolin explique :

« Les vacances ne changent absolument rien au programme de mes journées. Je me lève à sept heures, je me couche vers dix heures et demie du soir, et, entre temps, il y a mon travail d’écrivain et de ménagère, il y a les courses au village, les repas, les promenades, les amis – très peu – et tout cela fondu dans une sorte de grande vague heureuse qui semble n’avoir pas de fin. » (« Six écrivains en quête de vacances », Le Figaro littéraire, samedi 6 août 1953, p. 10).

Cette description, très prosaïque, d’un quotidien de femme rangée, trouve un singulier écho dans le programmé que se fixe Barthes, en utilisant des guillemets, en 1975 :

« Pendant les vacances, je me lève à sept heures, je descends, j’ouvre la maison, je me fais du thé, je hache du pain pour les oiseaux qui attendent dans le jardin, je me lave, j’époussette ma table de travail, j’en vide les cendriers, je coupe une rose, j’écoute les informations de sept heures et demie […]. » (Roland Barthes par Roland Barthes (1975))

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