Horaires décalés

Ce week-end, on était par intermittence à une fête sur trois jours, dans un champ avec des vaches, des tentes et un gros sound system. Vendredi, on a commencé à danser peut-être un peu trop tôt, vers 23h, surtout pour se réchauffer. Et dimanche, quand on est repassés, avec des enfants cette fois, certains se réveillaient à 17h, d’autres dansaient encore comme s’il était 3 heures du matin.

J’ai toujours aimé ces moments où les gens sont décalés pour une simple question d’horaires. J’avais été marquée, il y a quelques années, par une soirée bruxelloise au Beurs – plutôt hype et centré artistique on va dire – où tous nos potes étaient super embêtés pour une amie – qu’on connaissait peu – qui était complètement bourrée à 22h et avait fini par vomir devant la salle, sur le trottoir vers 23h. Le problème n’était pas d’avoir trop bu – on est à Bruxelles… –, mais d’avoir trop bu avant tout le monde. Ce qui semblerait complètement acceptable à 4h du mat ne l’est pas du tout à 23h et visiblement, ce petit décalage l’avait bien grillée professionnellement…

Je me souviens aussi des « thés dansants Madonna » au Tango, boîte gay de la rue au Maire à Paris. C’était le dimanche après midi et la boîte fermait à minuit, comme ça, tout le monde était en forme le lundi matin… J’aimais beaucoup l’idée. Maintenant que nos potes et nous, on a des enfants, on fait un peu pareil : on se donne rendez-vous pour faire des trucs le dimanche matin (le dimanche matin !), et il nous arrive même de nous bourrer (discrètement) la gueule aux picnics quand le soleil tape un peu trop fort…

Et, en guise d’illustration du concept de la fête matinale, ce portrait d' »Alek couvert de Soums » à une fête matinale d’après mariage, « chaïkhana Grand, rue Parta Zavod à Ferghana« . Ca a l’air chouette.

fete matinale dapres mariage

emploi du temps vs. emploi de l’espace

Dans le livre d’entretien avec Roger-Michel Allemand qu’il a publié chez Argol en 2009, Michel Butor disait, s’en référant à sa propre expérience:

Disons que l’oeuvre, l’art, dans mon cas l’écriture, c’est ce qu’il y a de plus intense dans la vie, intensité qui peut aller jusqu’à la douleur; mais c’est aussi quelque chose qui vous sépare de la vie courante, qui vous isole. C’est un travail considérable qui exige beaucoup de temps et d’énergie. Un professeur consciencieux devrait consacrer tout son temps, toute son énergie, à son enseignement. C’est ce que faisaient admirablement presque tous mes collègues. Comment parvenir à ajouter à ce temps déjà plein l’équivalent d’une autre existence? Pour toute administration, on est suspect. On vit dans un écartèlement. Pendant longtemps, j’ai eu deux logis: l’un à Nice avec ma famille et les brouillons, l’autre à Genève avec mes obligations professionnelle. L’avion ou le train entre es deux jouait le rôle d’un sas, me permettant d’endosser mon nouveau costume, de reprendre une autre respiration.

Sera peut-être

Cet horoscope concerne les natifs du Gémeaux: il a été publié en 1938 dans Marie-Claire, le premier magazine féminin français de masse. A l’époque, on faisait porter l’horoscope sur une quinzaine de jours, comme ça on savait quel jour se marier, le 31 mai (c’est demain!), quel jour apprendre des vers par coeur ou quel jour éviter absolument des jeux de hasard… horoscope 1938

J’aime les horoscopes périmés, qu’ils soient de la veille, de l’année précédente ou d’il y a 70 ans. Sans doute que j’aime le futur dans le passé, la possibilité qui nous est donnée pour une fois de vérifier.

Maître des horloges

Eli Lotar

Ce beau photomontage d’Eli Lotar vu à l’exposition du Jeu de Paume. Image qui évoque une expression souvent entendue ces derniers temps, celle de « maître des horloges ». S’agit-il de chronométrer une course autour d’un cloître? D’un hôpital ou d’une prison? De se faire une fois de plus évaluer?

Le temps de lire

« Le temps de lire » : cette expression qui sonne comme un slogan m’est toujours douloureuse. En effet, je suis quelqu’un qui lit beaucoup, c’est-à-dire une personne qui passe beaucoup de temps à lire, parce que je lis pour mon travail (des livres de littérature, ancienne et contemporaine, mais surtout beaucoup de livres de critiques, et d’articles écrits par des collègues sur des sujets que je connais, des travaux d’étudiants, etc.), mais je lis aussi « pour moi », des choses qui n’ont rien à voir avec mon travail (dernièrement, un roman féministe indien, et des catalogues d’expositions, celui de l’exposition Lagaffe et celui d’une expo d’art contemporain sur Bruxelles, BXL Universel, mais ces deux derniers livres deviendront peut-être « pour le travail » bientôt, alors que je les ai achetés justement pour avoir près de moi des livres seulement « pour le plaisir ».

Y a-t-il quelque chose comme une malédiction qui fait systématiquement passer le « plaisir » du côté du « travail » ?

Emplois du temps en vacances

Ce mois-ci sort le (gros et beau) livre collectif que j’ai co-dirigé L’Ecrivain vu par la photographie. Dans le texte de Magali Nachtergael, qui porte sur l’écrivain en vacances et notamment sur la plage, on trouve deux beaux exemples d’emplois du temps strictement décrits, avec des visées et des fondements idéologiques pourtant diamétralement opposés:

Ce n’est que bien des années plus tard, dans son Roland Barthes par Roland Barthes, que le mythologue se livre avec humour à une parodie de « L’écrivain en vacances » dans son fragment « Emploi du temps ». Si l’on peut croire à un revirement de Barthes, qui concède ce morceau trivial à l’exercice imposé par la série « Écrivains de toujours », le texte de Barthes fait résonner un palimpseste inattendu. En effet, parmi les quelques femmes écrivains présentes dans la série du Figaro, Dominique Rolin explique :

« Les vacances ne changent absolument rien au programme de mes journées. Je me lève à sept heures, je me couche vers dix heures et demie du soir, et, entre temps, il y a mon travail d’écrivain et de ménagère, il y a les courses au village, les repas, les promenades, les amis – très peu – et tout cela fondu dans une sorte de grande vague heureuse qui semble n’avoir pas de fin. » (« Six écrivains en quête de vacances », Le Figaro littéraire, samedi 6 août 1953, p. 10).

Cette description, très prosaïque, d’un quotidien de femme rangée, trouve un singulier écho dans le programmé que se fixe Barthes, en utilisant des guillemets, en 1975 :

« Pendant les vacances, je me lève à sept heures, je descends, j’ouvre la maison, je me fais du thé, je hache du pain pour les oiseaux qui attendent dans le jardin, je me lave, j’époussette ma table de travail, j’en vide les cendriers, je coupe une rose, j’écoute les informations de sept heures et demie […]. » (Roland Barthes par Roland Barthes (1975))

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Emplois du temps de génie(s)

Alors que nous cherchions, avec une collègue, des exemples de relations fusionnelles aux objets chez des écrivains non francophones, nous sommes tombées sur cet article, « Les rituels quotidiens des génies créatifs » dans le journal suisse Le Temps. Encore une preuve de notre fascination contemporaine pour la maîtrise du temps, mais surtout du fait que nous sommes tous à la recherche de règles, de modèles de règles pour se créer chacun nos propres carcans.

Au-delà des anecdotes attendues sur Proust, Flaubert, ou sur Benjamin Franklin, dont je ne connaissais pas le goût pour les emplois du temps, il ressort que le matin, et surtout la fin de matinée, est le meilleur moment de la journée et qu’il faut faire autre chose que travailler dans sa vie si l’on veut travailler bien.

« La pause sexe »

Ces dernières semaines, une brève a beaucoup circulé, un peu comme une blague mais a peu été réellement commentée, ce qui devait pourtant, j’en suis sûre, être la première fonction de cette proposition bien médiatisée. C’est qu’en Suède, un conseiller municipal proposait d’offrir une heure libre (mais payée) d’activité sexuelle par semaine. En fait, il s’agissait plus banalement d’inciter les fonctionnaires – qui j’imagine travaillent au fédéral- à rentrer dans leurs familles – qui j’imagine, habitent loin – plus souvent.

Mais bon, la chose est devenue une heure activité sexuelle quasi obligatoire, et j’ai même entendu « par jour », ce qui fait beaucoup quand même.

C’est bien sûr une excellente idée, mais comment savoir ce que feront les gens de cette heure de libre ? S’il doit y avoir obligation, je serai pour une obligation de quitter le bureau (genre coupure d’électricité pour tous une fois par jour) ou au moins les ordinateurs et écrans (réseau suspendu pendant une heure). Après, finalement, que les gens profitent de cette heure pour aller manger dehors, aller à la piscine, se promener, ou acheter des couches, faire des sudokus au soleil ou sodomiser leurs collègues de travail importe peu. Ce qui importe, c’est qu’ils profitent de cette heure.

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